Formation du 22e Bataillon
Contexte historique
L’entrée en guerre de la Grande-Bretagne, le 4 août 1914, décida de la participation canadienne au conflit. Dès le 6 août, le gouvernement ordonna la formation d’un contingent de volontaires et désigna le camp Valcartier (35 kilomètres au nord de la Ville de Québec) comme lieu de mobilisation.
Le 8 septembre, l’effectif du premier contingent est au complet (32 665 hommes) et le 3 octobre, ce contingent quitte le Canada vers l’Angleterre. Or, dans ce premier contingent, nous ne retrouvions que 1 245 volontaires canadiens-français. Ces francophones avaient été répartis au sein des unités de langue anglaise composées en grande partie de ressortissants britanniques. Le Ministre Sam Hugues avait écarté du contingent les officiers supérieurs francophones, membres de l’armée permanente. Ce contingent devint la première Force canadienne à être mise sur pied, sans que l’on se préoccupe d’y assurer une représentativité canadienne-française adéquate.Au début du XXesiècle, l’anglais était la langue de commandement et il n’y avait que très peu d’officiers canadiens-français de la force permanente issu du Collège militaire royal de Kingston. Il faut noter qu’au sein de ce premier contingent, on retrouvait les 13e et 14e Bataillons composés notamment du Carabiniers de Mont-Royal (aujourd’hui les Fusiliers Mont-Royal) et de la Field Artillery Battery, commandé par le major Thomas-Louis Tremblay.
Malheureusement, et bien qu’il se soit porté volontaire, ce dernier ne fut pas en mesure d’être déployé. En effet, il avait été écarté par le Ministre Hughes.
Les capitaines Hercule Barré et Émile Ranger du 65e Régiment (Carabiniers de Mont-Royal) cherchèrent bien à former un bataillon exclusivement canadien-français et, devant les tergiversations des autorités militaires, ils durent se contenter de former deux compagnies d’infanterie dans le 14e Bataillon. D’autres francophones ont été dispersés au sein du 13e Bataillon.Et, pourtant, le premier contingent comportait 17 bataillons d’infanterie.
Hughes ne voyait pas la nécessité de créer une unité francophone pour attirer ces derniers.
« Tout mortifiait l’amour propre canadien-français. Sam Hughes avait écarté du contingent les officiers supérieurs de race française membre de l’armée permanente ».
Une délégation de politiciens fédéraux et provinciaux, des membres de l’Episcopat ainsi que certains hommes d’affaires, sous le leadership du docteur Arthur Mignault, officier au sein du 65e Régiment et prêt à offrir 50 000 $, constateront que l’unité nationale est reliée entre autres à l’intégration des Canadiens français au sein de l’armée permanente et à la formation d’un bataillon exclusivement canadien-français.
Le 23 septembre 1914, dans une lettre adressée au Premier ministre Sir Robert Borden, Sir Wilfrid Laurier, alors Chef de l’opposition mentionne que son seul but est :
«...d’aider la cause qui nous tient si chaleureusement à cœur» .
Laurier persiste à croire que la formation d’une unité canadienne-française connaîtrait un franc succès au sein de la population francophone. La proposition est retenue et le gouvernement donne officiellement son accord le 20 octobre.
Initialement connu sous la dénomination Régiment Royal Canadien-Français, le 22e Bataillon (canadien-français) sera désigné unité francophone tout simplement parce qu’il fut le vingt-deuxième bataillon d’infanterie autorisé pour le Corps expéditionnaire canadien (CEC).
Sa véritable dénomination était le 22nd Infantry Bataillon (French Canadian).
Les premiers volontaires du 22e Bataillon à Saint-Jean-sur-Richelieu, en 1914.Le 21 octobre 1914, le 22e Bataillon (canadien-français) fait son entrée officielle au sein de l’institution militaire. D’octobre 1914 à mars 1915, l’entraînement de l’unité s’effectue à Saint-Jean-sur-Richelieu. La vétusté du site de St-Jean, le manque d’espace pour l’entraînement et l’attrait de la grande ville de Montréal (qui causera de nombreuses désertions et d’autres cas d’indiscipline) amènent le Colonel F.-X. Gaudet, premier commandant du 22e Bataillon, à demander à plusieurs reprises le transfert de son unité vers un site plus approprié pour parfaire son entraînement.
Suite à son insistance, sa demande est enfin acceptée et l’unité est déployée à Amherst (Nouvelle-Écosse) le 12 mars 1915, après avoir reçu ses drapeaux quelque temps auparavant, soit le 3 mars 1915. À cette occasion, l’abbé Doyon suite à la bénédiction des drapeaux, prononça ces paroles :
« ...Il s’agit surtout d’une question d’existence nationale : pour les canadiens-français, il s’agit d’une question de vie ou de mort comme entité nationale, comme nation sur le continent de l’Amérique du Nord ».
Officiers du 22e Bataillon à Amherst, Nouvele-Écosse, en 1915.À son arrivée à Amherst le 13 mars 1915, l’unité recevait un accueil des plus glacials de la part de la population. Il fallait comprendre qu’une unité exclusivement francophone et méconnus de la population, les membres de l’unité ne devaient pas s’attendre à ce que les citoyens de la ville les acclament. Outre l’entraînement continu qu’il y poursuit, le 22e Bataillon ne tarda à s’impliquer activement au sein de la communauté.
Conséquemment, à son départ pour l’Angleterre le 20 mai 1915, cette même population lui offrit le plus vibrant salut. D’ailleurs, Claudius Corneloup, un soldat de la première heure au sein du 22e Bataillon, a rapporté cet hommage dans ces termes :
«...Amherts restera toujours au cœur des Canadiens-français la ville fleurie de délicatesse et parfumée d’hospitalité».
Au front - unicité et distinction
Le 20 septembre 1915, le 22e Bataillon monte aux tranchées pour la première fois. Intégré au sein de la 5e Brigade de la 2e Division canadienne, le 22e Bataillon connaîtra 38 mois de guerre et il combattra auprès des 24e, 25e et 26e Bataillons et, en toutes circonstances, il saura se distinguer des autres.
De septembre 1915 à mars 1916, le 22e Bataillon occupera les tranchées dans les Flandres, près de Ypres. Durant cette période, c’est principalement la guerre de tranchées et plusieurs raids qui seront menés. C’est toujours au cours de cette période que l’unité aura à subir sa première attaque au gaz, à Vierstraat, prélude d’une offensive allemande imminente. Cependant, cette dernière sera un échec et ces derniers devront renoncer à la poursuivre et à se replier.
Le 26 février 1916, le major T.L.A. Tremblay, prit le commandement du 22e Bataillon avec le grade de lieutenant-colonel. Il sera commandant de cette unité jusqu’au 10 août 1918, jour où il commandera la 5e Brigade d’infanterie canadienne à titre de brigadier-général. D’ailleurs, il sera le seul général francophone ayant commandé au front au cours de la Première Guerre mondiale. Tremblay (il n’avait que 30 ans) a été le leader et l’inspirateur du 22e Bataillon. Il écrivit dans son journal :
«...Je comprends pleinement toute la responsabilité que comporte cette nomination...Mon bataillon représente toute une race, la tâche est lourde...Mes actes seront guidés par cette belle devise -JE ME SOUVIENS-. »
À Flers-Courcelette, le 15 septembre 1916, le 22e Bataillon pris part à sa première attaque d’envergure au niveau du Corps d’armée. Tremblay était fier de la caractéristique qui distinguait l’unicité de son bataillon. En demandant de mener l’attaque sur Flers-Courcelette, il était déterminé à prouver la vaillance et la haute distinction de ses hommes. Après avoir transmis ses ordres, il avertit ses hommes que :
«...ce village, nous allons le prendre, et quand nous l’aurons pris, nous allons le garder jusqu’au dernier homme. C’est notre première grande attaque, il faut qu’elle soit un succès pour l’honneur de tous les Canadiens-français que nous représentons en France.»
Après plusieurs jours d’âpres combats et malgré de lourdes pertes, cette attaque est couronnée de succès. La majorité des journaux du monde entier rendirent hommage à la bravoure canadienne-française.
En France, deux hommes du 22e Bataillon casse la croûte dans leur tranchée.Au cours de la Première Guerre mondiale, le 22e Bataillon eut à mener deux types de combat : d’une part, contre l’ennemi allemand et, d’autre part, obtenir la reconnaissance de sa vaillance et le respect de tous. A cet égard, le témoignage de Corneloup est très éloquent :
«...aucun bataillon n’eut tant de renommé, ne fut plus surveillé, ne fut plus critiqué. Ils le savaient tous, ces braves, que des yeux louches épiaient leurs moindres actes, que les moindres imprudences seraient commentées, agrandies, falsifiées. Jeté dans l’armée britannique sur le même pied d’égalité, mais à la considération des remarques que l’armée française pourrait faire à un régiment anglais perdu dans ses rangs, que fut-il advenu si un simple fléchissement, une simple erreur, une calamité fatale eussent glissé dans ses cadres? Hélas ! Une brigade, une division même eut été excusée par la force des choses : le 22ième eut été blâmé, réprimandé, disgracié, parce que, sur sept millions de soldats anglais, il était le seul de langue française.»
À plusieurs reprises, Tremblay et ses hommes eurent à se battre afin de faire reconnaître la valeur et la caractéristique du 22e Bataillon. Par exemple, lors de la bataille d’Amiens le 5 août 1918, alors que l’unité est désignée en réserve, Tremblay mécontent de la mission attribuée se rendit voir le commandant de brigade. Il notera plus tard dans son journal :
«...Je fais remarquer que mon bataillon a été choisi pour attaquer seulement dans les conditions les plus difficiles alors que les chances de réussir étaient petites, mais que quand il s’agit d’une attaque bien organisée où le succès est assuré [...] nous sommes en réserve.»
La Première Guerre est finie : les hommes du 22e Bataillon entretnt à Bonn, en Allemagne, en 1918.Les honneurs
Des 260 bataillons d’infanterie qui furent formés pour le Corps expéditionnaire Canadien, 16 bataillons seront identifiés exclusivement pour les canadiens-français dont le 22e Bataillon. Ce dernier sera la seule unité canadienne-française à combattre au front au cours de toute la durée du conflit.
Les officiers, sous-officiers et soldats du 22e Bataillon (canadien-français) ont constamment été déterminés à défendre l’honneur de l’unité et de la collectivité qu’ils représentaient. En effet, un total de 352 décorations dont deux Croix Victoria décernées au caporal Joseph Kaeble en juin 1918 et au lieutenant Jean Brillant en août de la même année.
Les faits d’armes au crédit du 22e Bataillon au cours de la Première Guerre mondiale furent nombreux et glorieux. Le 22e se voit accorder 18 honneurs de batailles. Ces honneurs sont : MONT-SORREL, SOMME 1916-1918, FLERS COURCELETTE, Thiepval, les Hauteurs de l'Ancre, VIMY 1917, Arleux, Scarpe 1917-1918, côte 70, YPRES 1917, PASSCHENDAELE, ARRAS 1917-1918, AMIENS, ligne Hindenburg, Canal du Nord, CAMBRAI 1918, FRANCE ET FLANDRES 1915-1918, et Poursuite de Mons.
Le règlement veut que seulement dix de ces honneurs soient inscrits dans les plis de notre drapeau régimentaire. Ils sont identifiés ici en lettres majuscules grasses et font l'objet d'une description à l’onglet Honneurs de Batailles.
Ces soldats, sous-officiers et officiers du 22e Bataillon ont dû payer les taxes de souffrances, de meurtrissures et de sang afin d’établir des assises solides à l’intégration et la reconnaissance du fait français au sein de l’institution militaire canadienne.
PREMIÈRE GUERRE MONDIALE
OFFICIERS
SOUS-OFFICIERS
ET
SOLDATSTOTAL
EN SERVICE AU RÉGIMENT
244
5675
5 919
MORTS AUX COMBATS OU DES SUITES DES COMBATS
32
1 042
1 074
BLESSÉS AUX COMBATS
105
2 782
2 887
TOTAL MORTS ET BLESSÉS
137
3 824
3 961*
*SOIT 67% DE L’EFFECTIF AU SERVICE DU RÉGIMENT AU COURS DE CE CONFLIT
1. Wade, Mason, Les Canadiens- français de 1760 à nos jours, Tome II (1911-1963),Ottawa, Le Cercle du Livre Français, 1963, p. 52. (retour)
2. Nicholson, G.W.L., Le Corps expéditionnaire canadien, 1914-1919 : Histoire officielle de la participation de l’Armée canadienne à la Première Guerre mondiale, Ottawa, Ministère de la Défense nationale, 1963, p. 671 p. (retour)
3. Robert, Rummily, Histoire de la province de Québec, 1914, tome XIX, Montréal, Montréal-Éditions, s.d., p. 60 (retour)
4. Litalien, Michel, Dans la tourmente. Deux hôpitaux militaires canadiens-français dans la France en guerre (1915-1919), Outremont, Athéna éditions, 2003, p. 29. (retour)
5. Bernier, Serge, Le Royal 22e Régiment 1914-199, Montréal, Art Global, 1999, p. 24. (retour)
6. La Patrie, 3 mars 1915 (retour)
7. Corneloup, Claudius, L’Épopée du 22e, Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1919, p. 17 (retour)