Le Royal 22e Régiment et l’entre-deux-guerres

 « Sans l’oublier, peu à peu le silence se rétablira autour de son nom.  Il deviendra dans la suite des temps quelque chose comme le souvenir d’un lointain pèlerinage qui eut une heure de célébrité.»

Retour au pays, démobilisation et réactivation

Le 19 mai 1919, après quatre années de service outre-mer, le 22e Bataillon (canadien-français) revient au Québec où la population des villes l'accueille chaleureusement.  D’ailleurs, la Ville de Québec accordera 4 000 $ pour l’organisation et la conduite des festivités d’accueil.  Le même soir, le Bataillon se rend à Montréal où il est l'objet d'une autre réception enthousiaste.


Les hommes du Royal 22e Régiment s'entraînent au combat à la baïonnette.

Cette Grande Guerre étant terminée, le gouvernement canadien impose une réorganisation complète de son armée. Afin de bien élaborer son plan de réorganisation, il lui fallut mesurer ses besoins. Pour ce faire, le ministère de la Milice et de la Défense, créa une commission spéciale visant à proposer des solutions et un plan d’action pour améliorer le système de défense du Canada.  Pour ce faire, il nommera le major-général (retraité) Sir William Otter, président de cette commission. Il est à noter qu’avant la création de cette Commission, la réactivation du 22e Bataillon ne figurait sur aucun plan de réorganisation.

Durant l’année 1919, cette Commission spéciale Otter effectue une tournée pan-canadienne et prête l’oreille à tous les intervenants qui veulent bien la rencontrer. Le Conseil de Ville de Québec et le Gouvernement provincial, ne voulant pas être absent de cette scène nationale, décidèrent de témoigner et de participer activement aux travaux de la Commission.

En effet, le Conseil de Ville de Québec soumit un mémoire et témoigna à la Commission Otter afin de demander l'intégration du 22e Bataillon au sein de la milice permanente et que cette unité soit postée à Québec. En septembre 1919, à l’instar de la Ville de Québec, le Premier ministre du Québec, Louis-Alexandre Taschereau, est d'avis :

«qu'il faut inclure une unité canadienne-française dans la force permanente afin de satisfaire les Québécois».

Par souci de représentativité et d'équilibre national, la Commission Otter ne pouvait pas reléguer aux oubliettes ces requêtes.  Considérant aussi qu’elles étaient appuyées par des militaires anglophones, la Commission recommanda la réactivation du 22e Bataillon. Cependant, cette réactivation comportait un prix pour la communauté militaire anglophone. En effet, pour laisser place au 22e Bataillon, le gouvernement canadien coupe l’effectif d’une compagnie au sein du Royal Canadian Regiment (RCR) et d’un escadron au sein du Royal Canadian Dragoons (RCD).

Lcol Henri Chassé
Photo: Archives du R22eR

Le 1er avril 1920, l’Ordre général no 37 promulgue l’existence du «22nd Regiment» de la Force permanente de la Milice active du Canada. Cette décision autorise le recrutement d’un état-major et de deux compagnies. L’une d’elle sera licenciée trois ans plus tard lors de la réduction des effectifs.  Encore fallait-il trouver une garnison pour loger cette unité nouvellement réintégrée.  Puisque la Ville de Québec est disposée à recevoir ce bataillon canadien-français, le gouvernement s’empresse de déménager les artilleurs de la Citadelle vers Kingston et d’y emménager le 22e le 22 mai 1920. Il est à noter que ces artilleurs canadiens occupaient la Citadelle depuis 1871, soit tout juste après le départ des Britanniques.

Le premier commandant du Régiment sera le lieutenant-colonel Henri Chassé, un ancien officier ayant combattu au sein du 22e Bataillon lors de la Grande Guerre. Pour l’appuyer dans cette tâche, il aura le SMR Wenceslas Bilodeau. Ce sous-officier hors pair, issu du RCR, assumera sa fonction de sergent-major régimentaire (SMR) du Royal 22e Régiment de 1920 à 1939.


SMR Wencislas Bilodeau
Photo: Archives du R22eR

Du 1er avril 1920 au 1er septembre 1939, le Régiment recrutera 863 soldats (moyenne de 45 recrues par année). La solde et les chances de promotion étant très faibles, être membre du Régiment constituait en quelque sorte un genre de sacerdoce.

Il faut noter que le 22e Régiment est le pur produit de la tradition du système régimentaire britannique voulant que chaque régiment soit en quelque sorte une famille.

L’entraînement et les opérations du Régiment 1920 à 1939

Le 10 octobre 1921, le Régiment dirige sa première école de formation militaire, il s’agit de l’École royale d’infanterie et de mitrailleuses.

De 1921 à 1927, l’entraînement estival s’effectuera au camp Lauzon, un élément de l’ensemble du système défensif de la ville de Québec. De 1928 à 1929, cet entraînement se déroula à Petawawa et de 1930 à 1939, à l’exception de 1936, c’est de nouveau dans la région de Québec. En effet, en 1936, l’ensemble des unités de la force permanente du Canada s’entraîneront en Ontario. En fait, il s’agissait du premier regroupement de ce genre depuis la Première Guerre mondiale.

En juin 1921, suite à la grève des policiers et pompiers de la Ville de Québec, le Régiment est appelé à assurer la sécurité de la ville.

Le 17 août 1922, le Régiment se déploie à Sydney (N.E.) afin d’assurer la sécurité des installations minières de la Dominion Coal Mine, lors de la grève des mineurs.  De retour à Québec, en septembre 1922, le Régiment y retournera de nouveau en juin 1923 ainsi qu’en juin 1925, et ce, toujours sous le même scénario de grève.

L’ancrage des coutumes et traditions

Cette période dite de grande paix permet au Régiment d’établir son assise patrimoniale.

Le 11 novembre 1920, c’est la première commémoration du Jour du Souvenir au cénotaphe de Québec (aujourd’hui, la Croix du Sacrifice). À cette occasion, le commandant dépose une couronne de fleurs au nom du Régiment.

Le 1er juin 1921, l’Ordre général no 149 reconnaît de façon particulière les nombreux faits d’armes et les excellents états de service des membres du 22e Bataillon. Cet ordre, approuvé par le Roi George V, confirmait qu’il avait « plu à Sa Majesté le Roi d’accorder le titre Royal au 22e Régiment (Royal 22nd Regiment)attribuant au Régiment l’appellation «Royal 22nd Regiment». Le nom sera francisé le 15 juin 1928, pour devenir le Royal 22e Régiment.

Le 25 mars 1921, le Maréchal Foch signe une lettre d’acceptation du titre honorifique de Colonel du Régiment (il sera officiellement en poste le 18 mai 1921). Cette acceptation eut pour effet de renforcir l’identité et l’unicité de l’unité. Afin de paver la voie à la venue du Maréchal Foch en décembre 1921, le Maréchal Fayolle représentera ce dernier à Québec, en juin 1921, et remettra un nouveau drapeau régimentaire (centré sur l’insigne régimentaire), cadeau du Maréchal Foch.


Le Maréchal Fayolle remet un drapeau au Royal 22e Régiment au nom du Maréchal Foch, en décembre 1921.

Le 20 février 1923, le Régiment reçoit du Quartier-général de la milice, à Ottawa, son premier drapeau royal. Il faut comprendre que, suite au refus du curé de l’église Notre-Dame de Montréal de remettre les drapeaux (royal et régimentaire) consacrés que le 22e Bataillon avait obtenu en 1915, sous prétexte qu’ils avaient été donnés à l’église et non déposés, le lieutenant-colonel Chassé se vit contraint de procéder à une demande administrative pour obtenir de nouveaux drapeaux.


Des membres du Royal 22e Régiment attendant de partir en exercice, en 1923.

Le 18 septembre 1927, c’est l’affiliation avec le Royal Welch Fusiliers. Issus du pays de Galles, ce Régiment existe depuis 1689.

Été 1928, c’est le début des cérémonies de la Relève de la Garde. À cette occasion, c’est le port de la tenue de l’infanterie britannique de première ligne, avec tunique écarlate et pantalon bleu marine rayé rouge. La première année, cet uniforme est complété par un casque colonial blanc à pointe de cuivre. Mais à compter du 1er juillet 1928, lorsqu’une garde d’honneur du Régiment participe à une cérémonie près du Château Frontenac, à Québec, ce casque est remplacé par le bonnet à poils dont des unités de gardes russes, françaises et anglaises s’étaient déjà coiffées ou qu’elles portaient toujours.

Suite aux célèbres combats menés au cours de la Première Guerre mondiale (pour l’époque il s’agissait de la Grande guerre), le Régiment se voit attribuer officiellement ses 18 honneurs de batailles le 15 septembre 1929. Ces honneurs sont : Mont-Sorrel, Somme 1916-18, Flers Courcelette, Vimy 1917, Ypres 1917, Passchendaele, Arras 1917-18, Amiens, Cambrai 1918, France et Flandres 1915-18, Thiepval, Les hauteurs d’Ancre, Arleux, Scarpe 1917-1918, Cote 70, Canal du Nord, Ligne Hindenburg et Poussée de Mons.

Seulement 10 de ces batailles peuvent figurer sur le drapeau régimentaire et elles sont identifiées en caractère gras.

À ne pas oublier qu’au cours de la période de 1921 à 1939, le Régiment ne se lassera pas de tisser des liens d’amitiés avec la population de Québec, du Québec et du Canada, avec la communauté des gens d’affaires et, enfin, avec la communauté politique.

Les années d’euphorie industrielle des années vingt (communément appelé les années folles) ont vite été éclipsées par la grande dépression des années trente.  Cette crise économique mondiale a eu un impact direct sur l’entraînement, l’effectif et l’équipement des Forces canadiennes de l’époque. Il fut même un temps où le Régiment ne comportait qu’une seule compagnie d’infanterie. Nul ne se souciait réellement de ce qui pouvait se tramer à l’extérieur du pays.  À tel point que la force permanente du pays comptait uniquement 3 000 militaires. Le 2 novembre 1938, l’effectif du Régiment se compose de 189 membres, incluant ses musiciens, ses signaleurs et quelques spécialistes. Il dispose uniquement de 135 masques à gaz et de trois camions. Dû aux impératifs sociaux et économiques, le Canada, pour une seconde fois, n’est pas prêt. Pourtant une partie d’échec impitoyable se jouait en Europe.

1.    Corlenoup, Claudius, L’épopée du 22e, Montréal, La presse/Librairie Beauchemin limitée, 1919, p.149

2.     Journal du Royal 22e Régiment, 1920-1939, entrée du 1er juin 1921

3.    À noter que : lors de la bataille des Plaines d’Abraham en 1759, le général Wolfe disposait dans son armée d’un Royal 22nd Regiment).

4.    Bernier, Serge, Le Royal 22e Régiment 1914-199, Montréal, Art Global, 1999, p. 88.